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Buenos Aires - Lunes, 05 de Enero de 2009 |
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NOUVELLES REFLEXIONS SUR LE TABOU DE LA VIRGINITÉ
por Serge André
Deux raisons m'ont conduit à réinterroger aujourd'hui, en 1997, la pertinence de la notion de tabou de la virginité dans la pratique et la théorie psychanalytique.
Tout d'abord, au moment où les Editions du Seuil ont décidé de republier mon ouvrage Que veut une femme? en édition de poche (1), mon éditeur m'a demandé si je souhaitais modifier le texte original paru en 1986. Après avoir relu ce texte - ce qui constitue pour l'auteur une "épreuve", comme le dit à juste titre le vocabulaire de l'imprimerie -, je suis parvenu à la conclusion suivante: ou bien je le réécrivais complètement, ou bien je le laissais tel quel quitte à souffrir de ses défauts et de ses lacunes. J'ai choisi la seconde voie: après tout, c'est écrit et ce livre pose une marque dans ma pratique et dans ma réflexion sur la psychanalyse. Si j'avais opté plutôt pour la première éventualité, j'aurais sans doute reconstruit mon questionnement dans la perspective d'une interrogation de la notion de la virginité chez la femme. Pourquoi? C'est ce que les lignes qui suivent vont tenter d'expliquer.
Par ailleurs, un cas de ma pratique analytique m'a récemment confronté à cette interrogation de façon brutale et surprenante. J'exposerai très brièvement le problème intéressant qu'il me pose.
Il s'agit d'un homme obsessionnel dont la vie sexuelle infantile et adolescente a subi une répression extrêmement sévère. Ses parents, en premier lieu son père, se sont fermement opposés à ce qu'il se laisse distraire de ses études par la séduction qu'auraient pu exercer sur lui quelques jolies sirènes. Etudes universitaires terminées -c'était l'exigence à remplir pour que l'accès aux femmes lui soit autorisé-, il arrache à ses parents la permission de se marier et épouse une jeune-femme qu'il fréquentait depuis deux ans mais que ses parents ont délibérément ignorée jusqu'au moment de la délivrance du diplôme. Bref, mariage, enfants, carrière professionnelle, une vie d'homme ordinaire prend cours. Ordinaire, mais de plus en plus envahie par les symptômes jusqu'à l'entrée en analyse.
Lorsqu'il vient me trouver, il m'explique qu'il doit s'accommoder d'une situation embarrassante mais à laquelle, prétend-il, il a fini par s'habituer. Marié depuis une quinzaine d'années, il a accepté la double vie de sa femme qui entretient une relation homosexuelle passionnée avec une jeune collègue. Un soir, en rentrant de son travail, il les surprend dans le lit conjugal au moment le plus désordonné de la conversation. Il s'arrête, paralysé, devant la scène qui s'offre à ses yeux incrédules. Elles l'invitent à les regarder -ce qu'il fait, figé et muet. Que voit-il? Il voit apparaître sur le visage de sa femme l'expression ravageante d'une jouissance qu'il ne lui avait jamais connue. Quelques mois plus tard, il aura lui-même une relation sexuelle avec la partenaire de sa femme, mais il n'en tirera pas la satisfaction qui suffise à apaiser sa soif de vengeance.
Les années passent, l'analyse fait son chemin. Il se guérit d'un de ses symptômes les plus encombrants: le mutisme étrange dont il était régulièrement frappé devant les auditoires, essentiellement féminins, auxquels sa profession l'amène à donner cours. S'il levait les yeux pour regarder son public, me racontait-il, il ne voyait plus qu'un nuage opaque et se trouvait à l'instant même privé de la parole, bouche ouverte, incapable d'articuler un mot. Il reliait ce phénomène de mutisme à l'un des souvenirs-clefs de sa petite enfance. Le souvenir est le suivant. Il a quatre ou cinq ans, il est couché dans son lit, malade de la coqueluche. Il tousse, il tousse sans arrêt, entraîné dans des quintes qui le secouent toute la nuit. Soudain son père apparaît, l'air furieux, et lui plaque la main sur la bouche en lui hurlant l'ordre "tais-toi!". De ce moment, dit-il, date la répression à laquelle il a soumis en lui toute expression de toux, toute manifestation de sentiment, et même toute expression d'idée personnelle. Il est évident que ce symptôme contient la marque de l'affrontement à l'autorité dictatoriale du père et à la très freudienne peur de la castration. Mais il me semble aussi qu'il est question ici, en deçà du complexe d'dipe et du complexe de castration, d'une sorte d'au-delà de la parole qui a le rapport le plus étroit avec la question qui le laisse toujours muet, celle de la jouissance féminine.
Quelque temps après la disparition de ce symptôme dans l'analyse, ce patient me rapporte qu'il a noué une relation extra-conjugale avec une jeune collaboratrice. Le point de départ de cette liaison lui semble rocambolesque. La première fois qu'il a fixé rendez-vous à sa collègue en dehors des heures de travail, bien décidé à la séduire, elle est arrivée déguisée en garçon, "comme un boy-scout de quatorze ans", dit-il. Il en était sidéré et se demandait avec angoisse quelle résistance monumentale il allait devoir vaincre pour gagner la bataille. Puis ils ont fait l'amour et là, me raconte-t-il, quelque chose de très particulier s'est passé. Tandis que lui prenait peu à peu possession du corps de sa partenaire, se livrant avec de moins en moins de retenue aux variations de son propre désir, elle, par contre, tombait progressivement dans une sorte d'état de catalepsie. Elle était, me rapporte-t-il, tendue comme un arc, de la tête aux pieds, complètement rigide et absente. Pourtant, après l'amour, semblant comme revenir à elle, elle lui confie cette parle qui le laisse absolument perplexe: "Tu as fait de moi une femme". A ce moment de son récit, je m'entends lui dire, à ma grande surprise: "Vous allez au-devant de graves ennuis ", et je lève la séance.
Dans les séances qui suivent, je ne l'entends plus parler de cette femme ni de son étrange expérience. Plus jamais la moindre allusion. Jusqu'à deux années plus tard où, un beau jour, il arrive à sa séance complètement bouleversé. Maintenant, me dit-il, il doit absolument me parler de son amie: celle-ci vient de se suicider de façon extrêmement violente. J'apprends que leur relation s'était poursuivie durant ces deux ans et de façon très heureuse, en tout cas pour lui. Seule ombre au tableau: depuis quelques mois, son amie avait commencé à lui demander, avec de plus en plus d'insistance, de quitter sa femme et de venir vivre avec elle. Au cours des semaines précédant son suicide, son insistance s'était transformée en un véritable harcèlement. Elle faisait son siège, lui téléphonait à toute heure du jour ou de la nuit pour lui dire qu'elle ne supportait plus sa solitude, lui envoyait des lettres de menaces, le suivait partout dans ses déplacements, etc. Et surtout, me dit-il, elle lui faisait des scènes telles qu'il avait l'impression qu'elle perdait la tête, et il en était à se demander si son amie n'était pas tout simplement en train de devenir folle.
Il comprenait d'autant moins ce harcèlement que, pour lui, les choses étaient claires, le contrat explicitement formulé dès le départ et répété ensuite à maintes reprises. D'emblée, il avait très fermement averti son amie que jamais il ne quitterait sa femme et qu'il n'accepterait pas qu'elle dérange sa vie de famille. Ils étaient convenus de ne rien changer à cette situation, il n'était pas question de modifier ce pacte sous quelque prétexte que ce soit, il avait toujours été tout à fait explicite sur ce point et elle semblait avoir accepté cette condition. Leur relation était non symétrique et chacun d'eux le savait: lui, il désirait son amie, et elle, elle l'aimait. Elle l'aimait à la folie, comme on dit. C'est à la fois ce qui le sidérait et ce qui l'intéressait. Jamais de sa vie il n'avait osé croire qu'une femme pourrait l'aimer de la sorte. L'aimer pour son corps notamment. Ce corps qui lui était apparu, à l'âge de la puberté, comme un objet de répulsion, une honte, une tare à dissimuler. Or son amie manifestait une véritable adoration pour son corps. Dans la première parole qu'il m'avait rapportée deux années auparavant: Tu as fait de moi une femme", se laissait déjà deviner je ne sais quel accent d'extase. Par la suite, elle lui avait donné un surnom: elle l'appelait "l'Amant Magnifique ". Ce nom le flattait, certes, l'angoissait aussi, mais surtout il excitait sa curiosité.
A présent, confronté au suicide de son amie, il a l'impression à la fois de s'éveiller d'un rêve et d'entrer dans un cauchemar. Il s'aperçoit brusquement que, depuis deux ans, son bonheur provenait de ce qu'il vivait comme en rêve, mais que, durant ce temps, son amie, elle, ne rêvait pas. Et il demande: " Qu'ai-je donc fait à cette femme? Qu'ai-je été pour elle? Qu'a-t-elle voulu me signifier en me disant que j'avais fait d'elle une femme? Je n'étais pourtant ni son premier partenaire sexuel, ni son premier amour ". Bêtise des hommes, folie des femmes Je pose comme une énigme cette proposition: il l'a déflorée. Et j'ajoute: sans même s'en apercevoir. Sa vengeance est accomplie mais ce n'est pas la fin de l'histoire, ni celle de son analyse.
En 1918, dans la continuité de Totem et tabou, et dans l'idée de clôturer la série des "contributions à la psychologie de la vie amoureuse ", FREUD écrit un petit article intitulé "le tabou de la virginité ". C'est un travail que l'on ne commente pas souvent, en tout cas beaucoup moins que les deux autres de la série. J'exagérerais à peine si je disais que "le tabou de la virginité " est un texte que les psychanalystes contemporains ont quasiment laissé tomber dans l'oubli.
Il est vrai qu'il s'agit d'un texte assez confus. La pensée de FREUD, ou plus exactement le processus de sa pensée, y apparaît beaucoup moins clair que dans les deux petits essais qui le précèdent. Il est vrai aussi que ce texte peut sembler un peu démodé, voire obsolète, dans la mesure où la question de la virginité de la jeune-fille ne se pose plus aujourd'hui dans le contexte quelque peu dramatique qui l'entourait encore en 1918. Pourtant une relecture attentive, éclairée par les ouvertures nouvelles que l'enseignement de Jacques LACAN a créées sur la question de la féminité, est susceptible de rendre à ce texte une fraîcheur et une modernité qu'on ne lui soupçonnerait pas au premier abord. Peut-être oserais-je même avancer que cette question de la virginité féminine est aujourd'hui à l'avant-garde de notre interrogation sur l'essence de la féminité.
Quatre thèmes apparaissent successivement dans le fil du texte. Ces quatre thèmes sont liés par une articulation assez désordonnée: leur distinction et leur déconstruction demandent une lecture rigoureuse.
Le premier est celui de l'état de "sujétion sexuelle ", comme dit la traduction française, qui constituerait pour FREUD une caractéristique propre de la sexualité féminine. En allemand, le terme qu'utilise FREUD est très fort (il fera hurler de rage les féministes): Hörigkeit, c'est-à-dire l'esclavage, le servage au sens historique du mot. Qu'on se rappelle à ce propos le titre que Jean PAULHAN a donné à la très belle préface qu'il a écrite pour Histoire d'O de Pauline REAGE: " Le bonheur dans l'esclavage ".
Le deuxième thème est le tabou de la virginité que l'on observe chez les peuplades dites "primitives " (c'est le langage de l'époque), et dont FREUD élargit assez rapidement la signification en posant que le signifié de ce tabou spécifique est, en réalité, le tabou de la femme en général, la femme tabou.
Le troisième thème exprime, en quelque sorte, la version moderne du tabou de la virginité dans notre culture (du moins à l'époque où cet article a été écrit) car FREUD, en 1918, est loin d'être insensible aux modifications des traditions sur lesquelles repose la civilisation au sein de laquelle il invente et introduit la psychanalyse. Le danger dont les primitifs cherchent à se prémunir, en faisant de la virginité féminine l'objet d'un tabou, se traduit dans notre état de civilisation par le danger de la frigidité féminine.
Enfin, dans les conclusions de l'article, apparaît un dernier thème dont les résonances contemporaines feront immédiatement écho chez le lecteur qui a un peu pratiqué les Séminaires de Jacques LACAN, notamment le Séminaire, Livre XX, Encore. Il s'agit de la division féminine dans la sexualité. Bien entendu, FREUD n'utilise pas ce terme et il est très loin des hypothèses que LACAN bâtira cinquante ans plus tard à ce sujet. Les traducteurs français de FREUD parlent de la "sexualité incomplète de la femme ". En allemand, FREUD écrit "die unfertige Sexualität des Weibes ". " Unfertig " est un terme péjoratif qui signifie non mûr, manquant de maturité.
Une fois ces thèmes dégagés, demandons-nous quel est le raisonnement que poursuit FREUD, quel est le mouvement de sa pensée repérable dans ce texte de 1918.
D'abord, il constate, comme un fait étrange, l'opposition apparente entre les coutumes des primitifs et nos murs d'hommes civilisés. En effet, les peuples primitifs semblent n'accorder aucun prix à la virginité de la femme qui se marie puisque l'usage ou le rituel veut que l'on évite la défloration au fiancé et qu'on la confie à un tiers. Chez nous, au contraire, le fait que le fiancé reçoive une femme intacte est une exigence primordiale, une exigence constitutive de la monogamie, écrit FREUD. Le mariage civilisé suppose que celui qui a apaisé le premier le désir amoureux de la jeune-fille et qui a ainsi vaincu les résistances à la sexualité que lui ont imposées son milieu et son éducation, celui-là établit avec elle une liaison durable qui ne pourra plus se reproduire avec aucun autre homme. Ce lien avec le premier, en tout cas le premier à avoir triomphé des résistances féminines, entraîne chez la femme un état d'esclavage sexuel. Notons en passant, bien que FREUD ne soulève pas ce point, comme s'il y avait là pour lui une évidence indiscutable, que le mariage dit "civilisé " suppose donc la résistance à la sexualité et ce, tout spécialement chez la femme. Civilisation et malêtre, civilisation et renoncement, voire civilisation et refoulement vont de pair, comme FREUD l'expliquera plus tard, en 1930, dans Le malaise de la civilisation. L'esclavage sexuel féminin sera donc, dans cette logique, directement proportionnel à la force des résistances qui auront été surmontées dans la relation avec l'homme.
Deuxième temps logique du texte: contrairement à ce que laisserait penser ce premier constat, les peuples primitifs ne sous-estiment pas du tout la virginité de la jeune-fille. Au contraire, ils lui accordent une très haute valeur, peut-être plus élevée encore que celle que nous-mêmes nous lui donnons. Ils en font l'objet d'un tabou, donc ils la tiennent pour la valeur suprême. Telle est finalement la raison de l'étrange coutume qui veut que la défloration de la jeune-fille soit confiée à un tiers. FREUD tente d'expliquer de façon analytique ce tabou de la virginité. Après diverses tentatives d'élucidation, sur lesquelles je passe, il en arrive à constater qu'en réalité ce tabou se dissout dans un tabou plus général qui frappe la femme comme telle. La femme, par essence, est tabou. Or, s'il y a tabou, c'est qu'il y a danger. Mais quel est ce danger? C'est le fait, écrit FREUD, que "la femme est autre que l'homme, qu'elle apparaît incompréhensible, pleine de secret, étrangère et pour cela ennemie. " Ce passage est vraiment précieux car il contient la mention, rare chez FREUD, presque lacanienne si j'ose dire, de l'altérité radicale de la féminité, et de la corrélation de cette altérité avec l'angoisse. Toutefois FREUD interprète immédiatement cette affirmation en la replaçant dans les repères du narcissisme ("narcissisme des petites différences ", écrit-il) et du complexe de castration (la femme comme représentation de la castration, thème que l'on retrouvera, par exemple, dans son petit article de 1922 sur "la tête de Méduse").
Troisième temps: Freud renverse le sens de son raisonnement. Au lieu de tenter d'expliquer la surestimation moderne de la virginité par l'analyse des coutumes des peuples primitifs, il prend désormais pour point de départ les comportements sexuels des femmes civilisées pour éclairer rétroactivement les tabous primitifs. La vie sexuelle civilisée montre qu'il existe réellement un danger pour l'homme dans la rencontre de la femme: c'est la frigidité féminine. A cet endroit, FREUD introduit, en passant, une distinction qui n'est pas mince et qui pourrait mener à une autre conception de la virginité. Il fait, en effet, la distinction entre premier rapport sexuel et première jouissance (Befriedigung). Il est rare, constate-t-il, que le premier rapport soit source de jouissance pour la femme. En général, il est plutôt la cause d'une déception: " la femme reste froide et insatisfaite ", et cet échec peut entraîner une frigidité définitive. A ce moment, le problème posé par ce texte change de contenu. On peut en donner le nouvel énoncé par une question: comment expliquer la frigidité féminine? FREUD se lance alors dans quatre explications successives. D'abord, il évoque la blessure narcissique qui résulterait de la destruction d'un organe (entendons: l'hymen). Puis le besoin d'interdit qui constituerait chez la femme une condition de l'amour (2). Ensuite la fixation de la libido féminine au père et à ses substituts, qui entraînerait un rejet de l'époux. Et enfin, explication à laquelle il va s'arrêter, l'envie du pénis. Dans cette dernière hypothèse, le premier rapport sexuel déclencherait chez la femme une "protestation virile " qui manifeste son rejet de la féminité, son refus d'abandonner une sexualité d'essence masculine, et, par conséquent, sa rivalité avec l'homme, le désir de châtrer celui-ci et de se venger en lui prenant le pénis.
Dès lors, dernier temps du raisonnement, la conclusion s'impose: l'esclavage sexuel de la femme envers le premier homme, celui qui l'a déflorée, va de pair avec l'hostilité qu'elle éprouve à son égard. Les deux phénomènes sont inséparables puisque, même s'ils sont contradictoires en apparence, ils procèdent d'une même cause: la privation du pénis qui révèle, lors des premiers rapports sexuels, l'inachèvement de la sexualité proprement féminine. Le paradoxe freudien de la sexualité féminine devient donc éclatant à l'occasion de la perte de la virginité, laquelle lie et délie, du même mouvement, la jeune-fille et le sexe mâle, et met en évidence son irréparable division à l'égard de l'homme.
Ainsi relu, Le tabou de la virginité appelle quelques commentaires et réflexions critiques.
Une première remarque s'impose immédiatement à l'esprit. La manière dont FREUD traite la question de la virginité dans cet essai de 1918 apparaît au lecteur contemporain à la fois désuète et d'une grande actualité. D'un côté, il est incontestable que la valeur de la virginité féminine, telle que FREUD pouvait la concevoir, n'a cessé depuis d'évoluer à la baisse. Qui parlerait encore aujourd'hui, en Occident, d'une surestimation de la virginité? Si l'on excepte certains milieux sociaux particulièrement clos sur eux-mêmes, la cote de la virginité est actuellement voisine de zéro. C'est un fait.
Et pourtant il subsiste quelque chose de vrai: la "première fois " conserve un caractère de marque décisive. Mais la signification de ce que l'on entend par "première fois " a changé. La notion de virginité s'est déplacée en fonction des impératifs de la culture dont l'évolution, elle-même, a été influencée par la diffusion anarchique et déformée du savoir psychanalytique. La notion de virginité n'est plus aujourd'hui liée à la défloration, comme on le concevait communément en 1918, mais plutôt à la première rencontre de la jouissance, ou, plus précisément, du premier orgasme qui, chacun le sait, est devenu dans la culture contemporaine une quasi-obligation. Le Surmoi civilisateur n'a pas pour seule exigence le renoncement à la satisfaction de la pulsion. Il peut aussi exiger et rendre impérative la jouissance ou, tout au moins, une forme définie de satisfaction. A condition que celle-ci s'uniformise sous le signe universel et banalisé de l'orgasme. Disons donc qu'est vierge aujourd'hui la femme qui n'a pas encore éprouvé d'orgasme dans la relation sexuelle avec un homme. Je m'empresse d'ajouter que cette définition, qui est le constat d'un fait de culture, d'un mot de passe du discours dominant, laisse absolument intacte la question de savoir ce que c'est que jouir lorsque l'on est une femme - l'orgasme n'étant jamais que le modèle, masculin par excellence, de l'apaisement d'une excitation.
Par ailleurs, il convient de souligner, non sans étonnement d'ailleurs, que FREUD a été la victime de la croyance de son temps. En effet, FREUD ne doute pas un instant, aussi bien lorsqu'il parle des civilisés que des primitifs, que l'hymen soit le signe indubitable de la virginité. Signe objectif, matériel, médical. Or cette matérialité anatomique de la virginité est loin d'avoir été un fait accepté de tout temps. C'est en réalité un pur et simple acte de foi. Dans un très beau livre auquel j'ai déjà rendu l'hommage qu'il mérite (3), Giulia SISSA a montré, preuves à l'appui, que les Grecs, les médecins hippocratiques, les Romains et les Pères de l'Eglise des premiers siècles ignoraient l'existence de l'hymen malgré (à moins qu'il ne faille dire: grâce à) leur grande connaissance de l'anatomie. Plus exactement, ils ne reconnaissaient pas l'hymen tel qu'il fut conçu, par la suite, dans la théologie chrétienne, c'est-à-dire le voile ou la sorte de membrane qui fermerait l'entrée du vagin comme une porte (4). ARISTOTE n'en fait pas mention, pas plus que GALIEN dan son manuel de dissection. Dans son traité Gunaïkéia (Sur les maladies des femmes), SORANOS, médecin fameux de l'époque qui suit GALIEN, affirme catégoriquement qu'il est faux de croire qu'il existe un tel barrage à l'entrée de l'organe sexuel féminin: " En effet, le fait de croire qu'une fine membrane pousse au milieu du vagin en faisant un barrage transversal dans le sinus, et que c'est cela qui se déchire, soit dans les déflorations douloureuses, soit quand les règles font irruption trop vite, et que cette même membrane, en persistant et en devenant plus épaisse, cause la maladie dite "imperforation ", cela est une erreur (pseudos esti) (5). Et si les Pères de l'Eglise soutiennent, au cours des siècles suivants, l'existence de l'hymen, c'est d'abord avec une prudence qui en dit long sur l'irréalité anatomique de ce voile. Saint AUGUSTIN (6), par exemple, tout en reconnaissant l'hymen, s'oppose à l'idée qu'une sage-femme puisse en vérifier l'existence par le toucher, et saint AMBROISE (4e siècle) doute tout autant de cette vérification objective.
Bien plus tard, les médecins, enfin libérés de l'emprise du dogme chrétien, rétabliront cette vérité oubliée au fil des siècles de théocratie. Au 16e siècle, le grand Ambroise PARE démentira catégoriquement l'existence de l'hymen. De même, BUFFON, auteur de l'article "virginité" dans L'Encyclopédie, s'exprimera sur ce sujet avec une sagacité remarquable: "La virginité, qui est un être moral, une vertu qui ne consiste que dans la pureté du cur, est devenue un objet physique ( ) c'est la violer que de chercher à la connaître. L'anatomie elle-même laisse une incertitude entière sur l'existence de cette membrane qu'on nomme hymen ( )."
En fait, la croyance en la matérialité de l'hymen comme voile membraneux fermant le vagin, est un effet de persuasion de la théologie catholique qui s'est cristallisé durablement aux 10e et 11e siècles. La raison de cette aberration est la suivante. Il fallait que l'hymen existât afin de rendre miraculeuse la virginité de Marie, la mère de Jésus-Christ. Car cette virginité de Marie ne consiste pas simplement à croire qu'elle a pu concevoir un enfant tout en restant vierge, situation parfaitement pensable dans le cadre philosophique, moral et médical des Grecs, des Romains, tout autant que pour les talmudistes. Le dogme de la virginité de Marie (qui n'a été, rappelons-le, adopté que très tardivement par l'Eglise), c'est qu'elle soit demeurée vierge avant, pendant et après la conception: telle est la formule littérale définitivement consacrée par l'Eglise. Pour que cette virginité fût miraculeuse, il fallait bien qu'elle défie une matérialité anatomique. D'où l'affirmation, purement idéologique, d'un hymen qui ferme l'entrée du sexe féminin comme une porte. Ce rappel historique, que j'ai voulu le plus bref possible, démontre bien que la virginité de la femme est un fait culturel. Sa valeur, sa signification, son signe, voire sa substance, sont déterminés par les idéaux de la civilisation et par ses puissances dominantes.
Les lignes qui précèdent m'amèneraient à parler d'un véritable paradoxe de la virginité, même dans les cultures qui ont cru à son existence matérielle. Lorsque c'est la virginité qui donne tout son prix à la jeune-fille qui va se marier, s'ouvre automatiquement le champ d'une possible contestation par l'époux qui se prétendrait grugé au lendemain des noces. Les traces de ces procès, conservées par les historiens et les experts en droit canonique ou talmudique, sont extrêmement intéressantes. Il y apparaît, en tout premier lieu, qu'aucun signe anatomique n'est jamais tenu pour une preuve juridique permettant que la cause soit tranchée. La virginité de la fiancée se prouve soit par la mantique, soit par un jugement c'est-à-dire, oracle ou verdict, toujours par la parole. Qu'on se réfère à ce propos aux grands experts en cette matière particulièrement délicate que sont les talmudistes. Les psychanalystes, entre autres, auraient beaucoup à apprendre de la lecture du traité Ketoubot (Des contrats matrimoniaux) qui forme le premier livre du Talmud - car, première leçon, chez les Juifs, l'étude de la Loi commence par l'examen des rapports entre les hommes et les femmes Au travers d'infinies et subtiles discussions sur la question, ce texte démontre que la virginité est insaisissable dans sa nature et impossible à prouver de façon objective. Le véritable critère, celui que les talmudistes retiennent pour trancher les contestations entre les nouveaux époux et leurs familles, c'est la parole de la femme qui doit répondre aux questions que lui posent les rabbins. En d'autres termes, l'enjeu de la virginité et de sa perte, pour impalpables qu'en soient le signe et le moment, est celui du prix que l'on peut, ou que l'on doit, accorder à la parole d'une femme.
Ce constat nous ouvre une porte vers un horizon qui dépasse la sexualité féminine au sens étroit du mot, mais qui en rejoint peut-être l'essence de façon plus sûre et par un tout autre chemin que celui de l'anatomie. Quelle relation pourrions-nous établir entre la notion de virginité et l'usage de la parole? Le psychanalyste entend-il résonner dans sa pratique l'accent de ce chant qui forme, de tradition, le domaine réservé de la poésie? Et, s'il l'entend, est-il à même d'en dire un mot en un langage qui fasse vibrer son au-delà? L'issue de la psychanalyse du sujet féminin (peu importe ici l'état de son anatomie) tient peut-être à cette faculté qu'aurait le psychanalyste de rendre audible, par le style même de son interprétation, un langage qui reconnaisse et préserve la virginité impénétrable de la parole.
L'idée freudienne d'une immaturité sexuelle de la jeune-fille est évidemment liée à sa conception de la division sexuelle féminine. Pour FREUD, celle-ci s'exprime par un écartèlement entre une sexualité masculine originaire (par exemple, ce qu'il isole comme sexualité clitoridienne) et une forme de sexualité féminine, toujours en devenir, qui implique le renoncement, souvent douloureux, au phallus. C'est la même conception, ou le même préjugé, qui l'amène à soutenir l'idée, véritablement stupéfiante, selon laquelle la femme aurait deux organes génitaux: le clitoris et le vagin. Comme si le mystère de la sexualité féminine n'était pas plutôt celui de la connexion, c'est-à-dire de la métonymie, qui se produit de la zone clitoridienne jusqu'à la paroi vaginale, au défi de toute innervation anatomique (un mécanisme que le même FREUD avait pourtant repéré au niveau des neurones dès son Projet d'esquisse d'une psychologie scientifique). Dans ce cadre de la conception d'une dualité d'organes génitaux chez la femme, on ne voit effectivement pas d'issue possible à l'hostilité envers l'homme, sinon à admettre que la sexualité féminine doive s 'accomplir sur la voie du sacrifice.
L'enseignement de LACAN (je pense surtout au Séminaire, Livre XX, Encore) nous permet de reposer le problème autrement. Le pivot que constitue la perte de la virginité, quel que soit le contenu que l'on donne à ce mot, n'est pas le choix (d'ailleurs impossible) entre deux options opposées: l'une consistant à être toute-phallique (accomplissement du Penisneid), l'autre à être toute-femme (renoncement définitif au phallus). Quand LACAN énonce "La femme n'existe pas", il veut dire qu'une femme est toujours pas-toute, c'est-à-dire divisée entre son assujettissement au phallus en tant que signifiant-maître du sexe, et son ouverture sur un au-delà du phallus, sur une forme de jouissance dont aucun signifiant ne peut rendre compte, notamment pas le signifiant "orgasme". Au fond, ne serait-ce pas là le véritable secret de ce que nous montrent les coutumes de ces peuples primitifs que FREUD interrogeait en 1918? La vérité sur la virginité n'est-elle pas, en effet, mise à nu par les rituels de ces cultures qui exposent en vérité que l'époux ne possède jamais toute sa femme? Si la première relation sexuelle, ou le premier orgasme, a pour effet de consacrer réellement l'assujettissement de la jeune-fille à l'ordre de la sexualité phallique, il n'en découle pas pour autant qu'elle devienne toute-phallique. Cet assujettissement a plutôt chance de faire émerger son au-delà, si nous suivons la logique des formules de la sexuation que nous propose le Séminaire Encore. Cet au-delà n'est pas l'hostilité envers l'homme, version hystérique de la sexuation, ni non plus certaines formes de mélancolisation typiques, mais plutôt l'amour, voire la jouissance de la part d'elle-même que la jeune-fille découvre alors comme non tributaire du sexe phallique. La question de la virginité de la femme suppose, certes, la rencontre d'un homme (même si, dans certains cas, ce rôle peut être parfaitement joué par une autre femme ), mais, au fond, la partie se joue davantage entre la femme et elle-même qu'entre la femme et son partenaire homme. Jouir d'elle-même comme d'une Autre à elle-même, se découvrir à l'instant où l'on est radicalement Autre que soi - situation mystique ou angoissante dont Thérèse d'AVILA et Marguerite DURAS nous proposent deux versions -, tel est le cur de la différence qui fonde la sexualité féminine.
C'est cette division spécifique de la sexualité féminine que LACAN a tenté d'algébriser dans les deux formules de la sexuation du côté du sujet féminin. La première signifie qu'il n'existe pas de sujet féminin qui ne s'inscrive pas comme assujetti à la fonction phallique. La seconde ajoute que, simultanément, ce sujet ne s'inscrit que pas-tout dans la fonction phallique. Une femme n'est pas extérieure à la logique phallique, mais elle n'est pas non plus toute à l'intérieur de celle-ci. Il subsiste, ou plutôt il se révèle un reste, une marge, une réserve dont on ne peut rien dire sinon que l'on suppose là une possible jouissance: souffrance, extase ou ravissement, chaque "une" en dira ce qu'elle voudra bien en dire - une jouissance Autre, mais LACAN insiste bien sur le fait que ce n'est là qu'une supposition. Dans cette perspective, la virginité féminine ne serait pas antérieure à la relation sexuelle avec l'homme, au contraire elle en découlerait comme la réserve silencieuse rendue davantage sensible par la sexualité phallique.
Cette réinterprétation de la notion de virginité permet peut-être d'éclairer rétrospectivement un fait de culture ancien. De tout temps, on le sait, seules les vierges ont été autorisées ou appelées à remplir les fonctions sacerdotales ou magiques habituellement réservées aux hommes. C'est le cas, par exemple, de la Pythie de Delphes dont Giulia SISSA étudie la position avec une perspicacité remarquable. La "bouche d'en-bas" de la Pythie, fermée aux hommes mais ouverte aux fumigations sortant d'une faille dans le roc (jamais retrouvée par les archéologues), est laissée dans l'ombre et le secret afin que la "bouche d'en-haut" s'ouvre et laisse passer la parole du dieu, proférant l'oracle venu de l'Autre dans les manifestations désordonnées d'une jouissance étrange que les Grecs désignaient du nom de folie (mania). Le catholicisme l'exprime de façon encore plus explicite et plus directe: la vierge est l'épouse de Dieu. Ces épousailles de l'Autre, passant par-delà tout service à rendre au phallus, illustrent l'aboutissement de la doctrine paulinienne, essence même du catholicisme: ce qu'il advient lorsque c'est l'amour de l'Autre qui est mis à la place de la Loi, plutôt que le désir. C'est un point auquel il ne serait pas sans importance de consacrer quelques réflexions, mais elles déborderaient mon sujet.
Comment conclure ces commentaires? Peut-être comme ceci: ce que j'ai voulu dire dans Que veut une femme? mais que je n'ai pu énoncer en 1986 comme je le fais aujourd'hui, c'est qu'une femme est toujours vierge. Le phallus ne la prend pas-toute en esclavage, comme le croyait FREUD. Le phallus fait surgir chez le sujet femme un au-delà, une réserve silencieuse où la femme ne jouit pas de l'homme (ou du phallus), mais d'elle-même à travers l'homme. Et dire que l'on croit communément que ce sont les hommes qui traitent les femmes comme des objet! Cette réserve, cette absence, ce supplément indicible qui la fait oracle pour l'homme, n'est-ce pas la garantie dernière d'une virginité qui perdure à jamais? D'une virginité fondée sur la relation sexuelle, laquelle, loin de déflorer la femme, la rend indéflorable pour toujours, impénétrable pour l'homme et peut-être pour elle-même.
C'est pourquoi il est vrai de dire que la virginité féminine reste et restera à jamais la question et la crainte fondamentale des hommes lorsque, dans la rencontre sexuelle, ils en éprouvent tant soit peu l'altérité radicale, tandis que, chez les femmes, elle constitue un point d'inconnu et d'angoisse qui peut, dans certains cas, confiner à la folie. Le rapport de la féminité à Dieu, sur lequel LACAN a insisté dans son Séminaire Encore, fait en effet ressortir que l'amour, s'il est mis à la place de la Loi, peut aussi prendre la tournure d'un impératif surmoïque: l'amour à mort, comme le mettent en scène le Roméo et Juliette de SHAKESPEARE ou la Penthésilée de KLEIST. A cet égard, un examen un peu pénétrant de notre culture contemporaine nous amène, me semble-t-il, à conclure que l'orgasme féminin est devenu un mot d'ordre parce qu'il fonctionne comme un bouche-trou.
Notes
(1) ANDRE Serge, Que veut une femme?, 1e édition Navarin/le Seuil, Paris, 1986; réédition Le Seuil, collection Points, Paris, 1995.
(2) LACAN Jacques, Télévision, Le Seuil, Paris, 1974: ce texte donne de ce trait une formule frappante: "une femme ne rencontre L'Homme que dans la psychose. Posons cet axiome, non que L'Homme n'ex-siste pas, cas de La Femme, mais qu'une femme se l'interdit, pas de ce que ce soit l'Autre, mais de ce qu'il n'y a pas d'Autre de l'Autre, comme je dis" (p. 63).
(3) ANDRE Serge, op.cit. avant-propos.
(4) SISSA Giulia, Le corps virginal, Vrin, Paris, 1987.
(5) SORANOS, Gunaikéia, Les Belles Lettres, Paris.
(6) AUGUSTIN Saint, La Cité de Dieu, I, XVIII.
(*) Conferencia dictada en el Cercle de Lausanne, 1997. Publicado en "Traces", revue du Cercle de Lausanne, n° 3, julio 1998.
Trabajo cedido por el autor
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